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Elementor One : le page builder qui se transforme en plateforme (et ce que ça implique)
Patai László
Patai László 22 January 2026 · 11 min de lecture

Elementor One : le page builder qui se transforme en plateforme (et ce que ça implique)

Elementor vient d’annoncer Elementor One, présenté comme « l’abonnement le plus complet » de l’éditeur pour regrouper design, IA, performance et gestion dans une seule offre. Sur le papier, l’idée d’unifier des outils dispersés peut séduire. Dans les faits, la trajectoire ressemble surtout à un basculement : d’un plugin WordPress (page builder) vers une plateforme SaaS multi-services, avec un modèle économique basé sur des crédits, et un verrouillage technique et commercial de plus en plus difficile à ignorer.

Visuel d’annonce Elementor One
Forrás: Elementor.com

Elementor One : ce qui est annoncé (et pourquoi c’est un tournant)

Elementor met en avant un « moment charnière » après 10 ans d’évolution, en rappelant que l’outil équipe « plus de 20 millions de sites » (et plus loin « plus de 21 millions »). Le message est clair : Elementor ne veut plus être uniquement un éditeur visuel, mais l’infrastructure complète pour construire et opérer des sites.

Les jalons revendiqués : du builder à l’outillage “tout-en-un”

Pour expliquer la direction, l’annonce déroule les étapes clés suivantes (à garder en tête, car elles illustrent très bien le glissement de périmètre) :

  • 2016 : Drag & drop Editor – éditeur en live en glisser-déposer pour créer des sites « pixel-perfect » avec des capacités de design avancées.
  • 2018 : Theme Builder – construction de templates dynamiques (header, footer, etc.) à l’échelle du site.
  • 2019 : Hello Elementor Theme – thème minimaliste, framework léger servant de « canevas » performant.
  • 2022 : Cloud hosting – hébergement cloud auto-scalable et orienté performance pour WordPress.
  • 2023 : Elementor AI – assistant natif pour générer code, layouts et images directement dans l’éditeur.
  • 2024 : Image optimization – compression d’images pour conserver des pages rapides sans sacrifier le design.
  • 2024 : Site mailer – outils de délivrabilité pour améliorer l’arrivée des emails transactionnels en boîte de réception.
  • 2025 : Accessibility – scan + remédiation pour rendre les sites inclusifs et « conformes par défaut ».
  • 2025 : Site planner – outil dopé à l’IA pour créer des wireframes en minutes à partir d’objectifs business.

Dans l’annonce, le CEO d’Elementor, Yoni Luksenberg, résume l’ambition : consolidation d’une « infrastructure entière » dans une expérience unifiée, permise selon lui par une position de leader dans l’écosystème.

Illustration associée à l’annonce Elementor One
Forrás: Elementor.com

Le problème de fond : d’un plugin WordPress à une plateforme SaaS déguisée

Un page builder, historiquement, c’est un outil d’édition (UI), des widgets, des templates, éventuellement un thème et des intégrations. Or, Elementor One regroupe désormais (ou pousse fortement) des briques qui ne relèvent pas d’un page builder : hébergement cloud, optimisation d’images, délivrabilité email, outils d’accessibilité, planification IA, et demain un hub de gestion multi-sites.

Le risque n’est pas simplement « Elementor ajoute des features ». Le risque, c’est qu’Elementor cherche à devenir le centre de gravité : l’endroit où tu achètes, actives, consommes et pilotes tout (y compris des services à consommation variable), plutôt que WordPress et son écosystème de plugins interchangeables.

Le modèle “pool de crédits partagé” : monétisation avant fonctionnalités

Elementor One met en avant un « shared pool of credits » : un stock de crédits utilisable « à travers les capacités d’Elementor » avec flexibilité. C’est un schéma classique de SaaS : au lieu d’acheter des fonctionnalités, tu achètes une capacité de consommation.

En pratique, ce type de modèle a trois effets prévisibles :

  • Opacité du coût réel : tu ne paies plus « une feature », tu paies un flux de consommation qui peut augmenter selon l’usage (ou selon l’évolution des règles du fournisseur).
  • Incitation permanente à l’upsell : dès que l’usage augmente (plus de sites, plus d’IA, plus d’optimisation, etc.), la facture suit.
  • Déplacement de la valeur : l’innovation n’est plus nécessairement orientée vers le produit “core” (l’éditeur), mais vers ce qui génère une consommation récurrente (credits, add-ons, services).

Elementor affirme aussi que la valeur « continue de grandir » et que de nouvelles capacités seront ajoutées « sans coût additionnel ». Là encore, c’est un langage très SaaS : l’addition peut être indirecte via les crédits, via des paliers, ou via des bundles difficiles à comparer aux alternatives open source.

Un concurrent de WordPress.com en construction ?

Quand tu combines builder + hosting + outils de performance + outils de délivrabilité email + IA + gestion centralisée, tu obtiens une proposition très proche de ce que vend WordPress.com : une expérience packagée, pilotée par un fournisseur, où l’infrastructure et l’outillage sont verrouillés dans une même offre.

La question devient alors moins technique que stratégique : Elementor est-il encore un acteur “plugin WordPress”, ou est-il en train de bâtir sa propre plateforme propriétaire au-dessus de WordPress ? Si cette direction se confirme, le risque est qu’à terme WordPress ne soit plus qu’un détail d’implémentation, pas un engagement.

Le verrouillage (vendor lock-in) : le vrai coût caché

L’annonce insiste sur une « expérience unifiée » : un menu unique dans le dashboard WordPress, un nouvel écran d’accueil, moins de friction. C’est confortable… mais c’est aussi exactement la mécanique qui rend la sortie plus douloureuse.

Pourquoi la dépendance devient structurelle

Si ton workflow dépend de :

  • l’hébergement Elementor (auto-scaling, perf, stack),
  • l’optimisation d’images intégrée,
  • le service email (délivrabilité, insights),
  • les outils IA consommant des crédits,
  • les futurs outils de consentement cookies et de gestion/monitoring,
  • et demain un éditeur V4 “Atomic” avec ses concepts (classes globales, variables, composants atomiques)…

…alors migrer n’est plus un simple « changer de builder ». Tu dois remplacer simultanément des services (hosting, email, optimisation), des process (gestion multi-sites, monitoring, bulk updates) et parfois des dépendances fonctionnelles (IA intégrée, générateurs, etc.). C’est le lock-in version plateforme, pas version plugin.

“Votre abonnement actuel ne change pas” : oui, mais pour combien de temps ?

Elementor indique que les abonnements existants « ne seront pas impactés » et que tu peux continuer ton plan « tel quel ». La formulation est rassurante, mais elle évite le sujet qui compte : où va l’effort produit ?

Quand une marque annonce une « offre la plus complète » et unifie menu, home screen, roadmap et innovations dans une expérience unique, le centre d’attention se déplace mécaniquement vers cette offre. Même si les anciens plans restent techniquement actifs, le risque est qu’ils deviennent progressivement :

  • moins prioritaires en termes d’évolutions,
  • moins attractifs en termes de fonctionnalités incluses,
  • et potentiellement plus coûteux à maintenir au regard des nouveaux bundles.

L’annonce mentionne également une tarification de lancement remisée (discounted launch pricing) « pour une durée limitée ». C’est une tactique classique pour accélérer la migration vers le nouveau modèle – et pour rendre la comparaison future plus difficile une fois la fenêtre de promo fermée.

Ce qui arrive “bientôt” : consentement cookies, Manage, IA partout, Editor V4

Sur la partie roadmap, Elementor annonce plusieurs briques à venir qui renforcent encore l’idée de plateforme :

  • Cookie Consent : une solution de gestion du consentement « sans scripts externes » (présentée comme une solution privacy).
  • Manage : un hub centralisé pour monitorer la performance et lancer des bulk updates sur plusieurs sites depuis un seul tableau de bord.
  • Dans l’éditeur : création de widgets par IA via langage naturel.
  • Au niveau global : une Native AI Layer for WordPress pour générer composants et landing pages, et fournir une infrastructure générative native pour gérer l’ensemble du site.
  • Editor V4: the Atomic Editor : refonte complète de l’éditeur, basée sur un framework “CSS-first”, avec des Atomic Components (briques modulaires et légères) visant performance et code plus propre, et des fonctions comme global Classes and Variables pour construire des design systems qui scalent.
Visuel sur les fonctionnalités à venir d’Elementor One
Forrás: Elementor.com
Visuel associé à Editor V4 Atomic Editor
Forrás: Elementor.com

Pris séparément, certains points peuvent sembler utiles. Ensemble, ils décrivent une plateforme qui veut centraliser : conformité, ops, génération, design system, mise à jour multi-sites… C’est exactement le terrain où l’écosystème WordPress était historiquement pluraliste (plugins spécialisés, hébergeurs, outils tiers).

Point critique majeur : tracking Mixpanel impossible à désactiver (Elementor 3.34.2) et RGPD

Au-delà de la stratégie produit, il y a un sujet beaucoup plus concret : la confiance. Selon un signalement public sur le forum WordPress, à partir d’Elementor 3.34.2, le tracking Mixpanel deviendrait impossible à désactiver, même lorsque l’utilisateur a explicitement désactivé le partage de données avec Elementor. Le plugin ignorerait ce réglage et continuerait à tracer visiteurs et activité d’administration via des cookies Mixpanel.

Alerte conformité

Si ce comportement est avéré (comme le décrit le ticket), on est face à un problème sérieux côté RGPD : un opt-out ignoré et une collecte persistante sont difficiles à défendre, en particulier sur des sites européens soumis à des obligations strictes de consentement et de minimisation.

Source du signalement : https://wordpress.org/support/topic/mixpanel-cookies-set-even-when-data-sharing-is-off-3-34-2-gdpr-issue/

Et c’est précisément là que le modèle “plateforme” devient inquiétant : plus tu dépends d’un fournisseur pour l’hébergement, l’email, l’IA et l’admin, plus l’impact d’un sujet de tracking/consentement mal géré est systémique pour tes clients (et pour ta responsabilité).

Le discours “une seule expérience” : confort UX ou centralisation de la dépendance ?

Elementor promet « un menu unique » dans le back-office WordPress et un nouvel écran d’accueil pour regrouper création, optimisation de performance et gestion de site. C’est présenté comme « zero friction ». En tant que dev, on sait ce que ça signifie aussi : moins de modularité, davantage de logique produit pilotée par un seul acteur, et une expérience qui te pousse à rester dans le même périmètre d’outils.

Le problème n’est pas d’avoir un dashboard mieux conçu. Le problème est la trajectoire : quand l’éditeur, l’hébergement, les services transactionnels et les services IA sont consolidés, l’UX devient un levier de rétention autant qu’un gain ergonomique.

À qui profite vraiment Elementor One : aux utilisateurs, ou aux investisseurs ?

La question centrale n’est pas « est-ce que c’est pratique ? ». Oui, un bundle peut être pratique. La question est : est-ce que cette direction sert d’abord l’intérêt des utilisateurs WordPress, ou celui d’Elementor (et de ses investisseurs) ?

Le passage à un abonnement “le plus complet”, l’unification dans le dashboard, l’ajout de services hors page builder, et surtout la couche de crédits partagés sont des marqueurs très nets : Elementor pousse un modèle où la croissance passe par la consommation récurrente et la consolidation de la stack. C’est cohérent pour une entreprise SaaS. C’est beaucoup plus discutable pour un acteur historiquement perçu comme un pilier de l’écosystème WordPress.

À retenir (et à surveiller de près)

  • Elementor One n’est pas qu’un nouveau plan : c’est un changement de nature vers une plateforme “tout-en-un”.
  • Le modèle à crédits ressemble davantage à une stratégie de monétisation SaaS qu’à une logique “fonctionnalités pour builder”.
  • Le bundle (hosting + outils + management) rapproche Elementor d’un WordPress.com-like, avec la question d’une future dépendance à WordPress lui-même.
  • Le vendor lock-in devient structurel dès que l’on dépend de l’hébergement, de l’email, de l’IA et d’un hub de gestion centralisé.
  • La promesse « votre abonnement actuel ne change pas » n’adresse pas la question du focus produit sur le long terme.
  • Le signalement sur Mixpanel impossible à désactiver (3.34.2) est un drapeau rouge RGPD à ne pas minimiser.
Patai László

Patai László

Je travaille avec des systèmes open source depuis 1999, et spécifiquement avec WordPress depuis 2006. Ma spécialité est le développement et l'exploitation de sites web à fort trafic.

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